À 94 ans, est-ce que ça vaut encore la peine ?
Aujourd’hui, j’ai accompagné une personne aux urgences.
Je l’ai laissée entrer et je suis restée dans le hall.
Et puis un monsieur âgé est arrivé.
Il était en détresse respiratoire. Il était déjà venu la veille.
Je ne sais pas d’où il venait.
D’un EHPAD ?
De son domicile ?
Je ne sais pas.
Mais une chose était certaine : personne ne l’accompagnait.
Et ça, ça m’a fait mal.
Voir cet homme de 94 ans, vulnérable, en détresse, tremblant, seul au milieu de ce hall d’urgences… ça m’a profondément touchée.
Peut-être avait-il des proches ?
Peut-être étaient-ils loin ?
Peut-être ne pouvaient-ils pas être là?
Je ne sais pas.
Je sais simplement que, sur le moment, il était seul.
Les ambulanciers parlaient de leurs heures supplémentaires.
Lui, il était sanglé sur son brancard.
Il glissait sur le côté.
Il tremblait.
Il râlait.
Quelque chose, dans cette scène, m’a immédiatement alertée.
J’interromps les ambulanciers :
— Il glisse. Il tremble. Regardez…
La réponse tombe :
— Vous inquiétez pas, c’est normal. C’est normal !
« C’est normal »… vraiment ?
Normal ?
Quelques minutes plus tard, j’entends que les urgences râlent parce que ce « papé » revient encore. Sa saturation était à 77.
Et puis la personne assise à côté de moi me dit :
« 94 ans… Est-ce que ça vaut la peine d’être là ? »
Et là, je n’ai plus réussi à me taire.
Là, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai bondi.
— Pourquoi, à un certain âge, on les laisse crever comme des bêtes ?
Silence. Un grand silence. Elle n’a rien répondu. Et moi, derrière ma colère, j’ai vu ma mère.
Ce monsieur n’était plus seulement un inconnu.
Sa fin de vie. Tout ce que j’avais vécu. Tout ce que j’avais ressenti. Tout ce que je n’avais pas accepté. Parce que certaines scènes ne restent jamais simplement dans le présent. Elles viennent réveiller celles que l’on croyait avoir rangées quelque part.
Mourir n’est pas le problème. Être abandonné l’est.
Je veux être très claire. Je ne dis pas qu’à 94 ans, il faut forcément tout faire pour maintenir quelqu’un en vie. Je ne dis pas non plus que chaque traitement doit être entrepris à n’importe quel prix. La médecine doit parfois savoir quand elle doit soigner, quand elle doit soulager et quand elle doit accompagner. La fin de vie peut être médicalement complexe.
Mais l’âge ne devrait jamais décider à lui seul de la valeur d’une personne.
Et surtout, choisir de ne pas poursuivre certains traitements ne signifie pas abandonner quelqu’un. On peut décider de ne pas s'acharner. On peut décider de privilégier le confort. On peut accompagner une personne vers sa mort. Mais dans tous les cas, elle reste une personne.
Même quand le corps ne peut plus parler, la personne est toujours là.
Elle mérite qu’on lui parle. Qu’on la regarde. Qu’on l’installe correctement. Qu’on soulage sa douleur et sa détresse. Qu’on prenne en compte ses volontés. Qu’on respecte son histoire. Qu’on respecte ses proches. Qu’on respecte, tout simplement, sa dignité.
La dignité ne commence pas au dernier souffle.
On parle beaucoup de « mourir dans la dignité ». Mais qu’est-ce que cela signifie réellement ? Est-ce uniquement avoir choisi ses obsèques ? Avoir rédigé un testament ? Avoir rempli ses directives anticipées ? Non. C’est aussi savoir ce que l’on souhaite lorsque notre corps ne nous permet plus de parler pour nous-mêmes. Qui doit être entendu ? Qu’est-ce qui est important pour nous ? Quels soins acceptons-nous ? Lesquels refusons-nous ? Que voulons-nous pour notre fin de vie ? Et surtout : comment voulons-nous être considérés ?
Le jour où nous ne pourrons plus parler, quelqu’un devra parler pour nous
Parce que le jour où nous ne pouvons plus défendre notre propre dignité, quelqu’un d’autre devra le faire. Et ce quelqu’un sera peut-être notre conjoint. Notre enfant. Notre frère. Notre sœur. Un proche. Un professionnel. Et si personne ne sait ce que nous aurions voulu ? Alors ce sont souvent ceux qui restent qui doivent décider dans l'urgence, avec la peur, la culpabilité et parfois le sentiment de trahir celui qu'ils aiment.
Et si anticiper la mort, c’était aussi protéger ceux qu’on aime ?
C'est aussi pour cela que j'ai choisi d'en parler. Je suis accompagnante du deuil. Et depuis quelque temps, mon travail prend aussi une autre direction : anticiper pour apaiser. Parce que j'ai compris, notamment à travers ce que j'ai vécu avec ma mère, qu'anticiper certaines choses ne signifie pas attendre la mort. C'est parfois exactement l'inverse. C'est profiter de la vie avec un peu moins de peur. C'est dire les choses quand on peut encore les dire. C'est poser ses volontés. C'est permettre à ses proches de savoir.
Parce qu’un jour, quelqu’un devra décider à notre place
C'est éviter qu'un jour, dans un couloir d'hôpital, quelqu'un se retrouve à murmurer : « Qu'est-ce qu'il aurait voulu, lui ? » Je ne sais pas ce qu'il adviendra de nos pratiques de fin de vie. Je sais simplement qu'il reste du chemin. Un sacré chemin.
Une société se juge aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables
Parce qu'une société se mesure aussi à la manière dont elle considère les plus vulnérables. Et parmi eux, il y a nos personnes âgées. Nos malades. Nos personnes en fin de vie. Celles qui ne peuvent plus parler. Celles qui ne peuvent plus se défendre. Celles dont le corps fatigue mais dont l'histoire, elle, ne vaut pas moins.
Alors non. À 94 ans, la question ne devrait pas être celle-là.
Alors non. À 94 ans, la question ne devrait pas être : « Est-ce que ça vaut encore la peine ? » La question devrait être : « De quoi cette personne a-t-elle besoin aujourd'hui pour être soignée, soulagée et respectée ? » Parce que mourir fait partie de la vie. Mourir sans dignité, non.



